mercredi 18 mai 2005

Ce que nous commençons doit finir 5

La première gorgée de ce deuxième verre descendait avec une facilité que je ne saurai décrire. Mes papilles gustatives ne semblaient plus à même de distinguer le mauvais goût de la liqueur. Le sourire satisfait et complice de Lucien laissait à penser que je n'étais pas seul à m'abandonner aux plaisirs innocents de l'alcool. Il se remua lourdement sur son fauteuil et reprit son récit.

"Avant de revenir à Alvin et Marie, je voudrais vous brosser très grossièrement le portrait de monsieur Formin David, l'agent de la police nationale qui s'étouffait de tous ses mots en tentant de garder la foule à distance du corps. Je ne veux pas que vous ayez l'impression que tous les êtres étranges se sont rassemblés dans les murs de Bordeaux pour participer à l'histoire d'Alvin mais il faut avouer que pour être un cas à part, cet homme là est un cas à part. Un honnête homme d'une trentaine d'années à peine entamée, passant la majeure partie de son temps au carrefour pour séduire toutes les demoiselles en jupe qui font la fierté de notre cité viticole. Un bien beau jeune homme que voilà, chacune aurait voulu l'approcher pour éprouver ses qualités physiques mais d'aucune ne s'était arrêté à ce qu'il est vraiment. Il était doué d'une psychologie de la vie indiscutablement intéressante, aussi bien crampée que son arme était propre et luisante au soleil et d'une maturité étonnante, signe de quelques souffrances dans une jeunesse toujours trop courte. Mais ces qualités, pourtant si vitales, ne sont pas, ce que l'on appelle, des avantages dans le métier qu'il fait. Alors, il restait à son carrefour à faire ce que tout bon policier fait le mieux, rester debout et attendre en n'oubliant pas de bomber le torse pour montrer de quel côté est la loi. Quelle plus belle image qu'un pigeon bleu qui roucoule au coin d'une rue.
Au fond de lui c'est un homme bon mais ce jour là, soit dit sans vulgarité, fallait pas le chercher. Un passant, trop curieux de savoir ce qui traînait dans les poches de la vieille, reçut sans accusé de réception un coup de pied bien tendu dans des parties qui donne à la voix un timbre clair et aigu suivi d'un coup de balayette manchette direct derrière la tête. Tous les spectateurs ont même applaudis la performance, tant l'enchaînement était particulièrement réussi. Le malheureux passant ne trouvant pas le courage d'applaudir, énerva encore un peu plus notre agent, qui le termina avec son célèbre coup de tête pivot face arrière face avant.
Après cela, tout le monde fut beaucoup plus calme, la veuve Anielle qui revenait de la boulangerie m'a dit que les enfants avaient le regard lumineux de ceux qui sont charmés, que les femmes se sentaient frémir de s'ancrer à un corps d'athlète assermenté et que les hommes s'en retournaient peu à peu boire une bière au bar d'en face. Le vacarme laissait place au calme dans la rue et notre petit matricule 614.AZ43 prit son temps pour délimiter le périmètre de sécurité tout en gardant un oeil sur la porte de l'immeuble pour éviter la sortie de deux présumés coupable.

Alvin et Marie, qui avaient été rejoint par Stéphane, buvaient leurs cafés en caquetant sur les problèmes de la vie, la diminution des cours boursiers, l'enlèvement des journalistes en zone de conflit, l'ascension des prêcheurs rebouteux africains qui sèment les âmes perdues sur tout le continent. Les discussions allaient bon train. Ils en étaient presque à oublier le corps encore frémissant de la vieille cinq étage plus bas. Vint le moment des séparations, Alvin serra fort la main de Stéphane en lui souhaitant de ne pas trop s'embêter à inventer des explications farfelues pour Eloise, qu'elle finirait bien par comprendre et qu'il était même prés à lui écrire un mot d'excuse pour signaler clairement le mauvais caractère de la mégère. Il répétait que l'honnêteté est la chose la plus importante dans la vie à deux. A ce mot, Marie se raccrocha à son bras et ils s'embrassèrent comme pour se donner raison.
Alvin et Marie descendirent les cinq étages sans encombres et se retrouvèrent dans la rue face à notre agent debout, la vieille allongé et le passant évanoui. Alvin s'adressa à 614.AZ43.

"Je tiens à vous signaler que ce qui est arrivé n'est en aucun cas notre faute, il vous faut vous en prendre à qui de droit. Cette vieille dame s'est sciemment défenestrée pour faire du tort à son gendre. Aucune poursuite ne doit être mise en route contre ce charmant et intéressant Stéphane Bouchittier. De plus, je suis sûr que vous ne voudriez pas priver la fille de cette dame de son mari. Vous le savez comme moi, les temps sont durs et personne ne peut survivre seul s'il n'est pas aimé."
Marie le regardait avec passion.
"Et bien, je ne sais pas si cela pourra être aussi simple, mais faute avouée à moitié pardonné, de plus les récents évènements m'ont calmés les nerfs et je me sens guilleret. J'ai bien envi de vous faire une fleur."

A ces mots la vieille mégère se releva d'un bon.

"Non mais vous plaisantez, ces gens ont voulu m'assassiner et vous les laisseriez partir. C'est impensable Monsieur l'agent. Non, mais regardez vous, vous alliez les laisser partir librement. Ce sont des mécréants, des goujats. Saltimbanques comme mon fils. Oh mon dieu, je me sens faiblir. Je me sens si vulnérable. Vous savez, les personnes de mon âge ne sont pas à prendre en pitié. J'ai eu tout le loisir de me plonger dans les livres de physique de mon gendre et j'ai pu apprendre la position aérienne de sécurité qui m'a sauvé la vie. Oui, la position aérienne de sécurité et ne riez pas. Tout récemment, il a été prouvé qu'en se positionnant de telle façon une fine pellicule d'air se forme à la surface du corps et lui permet de rebondir, évitant ainsi un heurt qui aurait pu m'être mortel. Ces derniers temps devant les menaces répétées de mon pitoyable gendre, je m'étais préparé à son assaut et je ne sortais plus sans quelques poches de sang de porc subtilement dissimulées sous mon soutien gorge. Vous n'y avez vu que du feu. Je n'ai eu qu'à attendre patiemment que vous les mettiez tous en prison et j'aurais pu récupérer l'appartement pour enfin vivre seule avec ma fille comme avant que mes deux plus grands partent de la maison et que mon mari ne me quitte. Mon plan était parfait. Mais là, déception, je vais vous flanquer un procès pour proxénétisme et indélicatesse. Vous allez entendre parler de moi. Ha ha ça oui!"

David tourna la tête vers Alvin et dans un divin sourire dit qu'il comprenait. Il tira son arme de service, elle rayonnait au soleil, la porta sur la tempe gauche de la vieille et appuya sans effort. La scène fut horrible, un morceau noirâtre de cervelle vint s'écraser sur le lampadaire et le corps sans vie tomba lourdement sur le trottoir déjà tout couvert de sang. Là, une jeune femme encore sous le charme de l'agent retrouva sa jupe toute tachée, ici, un berceau était recouvert de la perruque ensanglantée de la gueularde...
"Les détentes sont très souples. J'aime beaucoup les nouveaux modèles. Je regrette simplement le bruit, mais on ne peut avoir le beurre et l'argent du beurre. Allez, circulez. Il n'y a plus rien à voir!"

Nos deux tourtereaux, dans un dernier geste d'au revoir, reprirent leur route vers la gare. Vous reprendrez bien un verre, non?
"Oh, volontiers."

3 commentaires:

Vinnie a dit…

Toujours aussi agréable à lire, mais je ne crois pas que l'on reverra ce policier de si tôt !

ced a dit…

Jsuis assez d'accord avec vinnie, il a fait son oeuvre.
peut-être en guest bien plus tard...

la suite ?

Benito a dit…

et en plus maintenant, j'ai même corrigé les fautes d'orthographes. Je trouve que ça rend l'histoire encore plus excitante.